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30/5/14 Berthold Seewald
       Achtung ! La France préférera faire faillite
                            que de se réformer !

Malgré la débâcle électorale de dimanche dernier, l’élite française exige que le modèle social soit préservé alors que de plus en plus de travailleurs sombrent dans la misère. L'histoire semble malheureusement se répéter en France.

L'autocritique n'est pas le fort du président français François Hollande (1), qui est l’exemple même de l'incapacité des élites françaises à dire adieu aux chimères.
Quand il s’agit d’expliquer les résultats désastreux des élections européennes, une déconcertante cacophonie règne à Paris. Par exemple, l’INSEE a annoncé que les Français ont réduit de «façon inattendue» leur consommation de 0,3% en avril, alors que les économistes avaient prédit une croissance de 0,3 %. (2)

Ces chiffres fragiles et discordants indiquent clairement que l’indice de référence des prix à la consommation, qui est de 100 sur le long terme, ne représente plus vraiment la réalité dans ce pays. Depuis des mois, le baromètre de la confiance des ménages français est plombé à 85. Cela a été avancé pour expliquer les pertes dans les rangs des partis de gauche qui sont au pouvoir depuis 2012.

Mais que propose le chef du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui a obtenu 8,5 % des voix aux dernières élections européennes ? Il appelle les travailleurs à se ressaisir : «Ne laissez pas faire que la France soit changée ! Sa place doit rester au cœur du monde

Alors que la mondialisation de l’économie bat son plein, la France campe dans le refus de réformer son Etat-providence pléthorique. L’élite socialiste appelle donc ses partisans à bloquer toute réforme. La cause de cette attitude suicidaire trouve ses racines dans l’histoire compliquée de la France. (3)

Le charme et le malheur de la France

Ce n’est pas pour rien qu’une diversité dans la «culture de la dette» aboutit à des points de vue totalement contradictoires concernant la politique monétaire menée par la BCE. D'un côté, l'Allemagne et quelques petits partenaires du Nord et d'Europe centrale veulent réduire les dépenses publiques. De l’autre, la France et la plupart des pays d'Europe du Sud escomptent une monétisation de la dette publique et une socialisation des pertes avec l’émission d’euro-bonds. (4)

Le sociologue Max Weber évoquait des causes religieuses. Selon lui, l'esprit d'épargne protestant calviniste était le véritable moteur du capitalisme et de l'industrialisation. L'historien français Fernand Braudel, l'un des penseurs français les plus influents de sa génération et membre de l'Académie française, donna raison aux Allemands dans son ouvrage au titre significatif, « L'Identité de la France ». On pourrait résumer ainsi sa pensée : «Que la France ne se soit jamais laissée gagner par le capitalisme, n’est-ce pas en même temps l’impasse qui fait à la fois le charme désuet et le malheur de ce pays ?» Les Français sont fiers de vivre différemment des autres peuples.

Les différentes façons de traiter les contrats de dette sont illustrées par l'histoire française. Contrairement à l’Allemagne où la banqueroute de l’Etat est vécue comme une catastrophe nationale, de l’autre côté du Rhin, celle-ci est vénérée comme un événement historique de portée mondiale. L'Ancien Régime des Bourbons, qui fut balayé par la révolution de 1789, avait convoqué à contrecœur les États généraux pour une raison financière. A la question de savoir comment la dette du roi pouvait être remboursée, la réponse fut la constitution du Tiers Etat en une nation de citoyens libres et égaux. Même aujourd'hui règne encore le pathos de cet «exploit historique de portée mondiale», et les petits débats concernant l’assainissement budgétaire sont cachés dans des notes de bas de page.

En fait, la Révolution française doit sa survie au fait que la liquidation de la dette fut réglée non pas en garantissant aux prêteurs une meilleure politique financière à l’avenir, mais par le succès escompté de la guerre contre ses voisins. Les Pays-Bas, l’Italie, la Suisse, l’Espagne et de nombreux micro-Etats allemands fournirent à la France l’occasion d’exporter sa révolution en dehors de ses frontières Dans un second temps, Napoléon Ier pilla les ressources de ses alliés et de ses vassaux. Après la chute de l'Empire, de grandes régions agricoles du sud de l'Allemagne étaient ruinées. Les élites bourgeoises allemandes, qui avaient soutenu la révolution française au départ, subirent, comme les autres, d’importants dommages collatéraux. Elles n’apprirent pas à cette occasion que d'autres dommages étaient en gestation. Quelques années plus tard, elles commirent un autre contresens à propos du slogan : «Enrichissez-vous !» (5)

Une dette trente fois supérieure aux recettes fiscales

En général, l’idée perdure que l’accent mis sur le « changement » en cours est plus significatif que la réforme en douceur de l'ordre existant. Cette vision est profondément ancrée dans la culture politique française. (6) Même l'Etat unitaire, qui émergea à la fin du Moyen Âge après la Guerre de Cent Ans contre l'Angleterre, n’était pas si centralisé que cela. De grands territoires tels que la Bourgogne continuèrent à vivre pendant longtemps leur propre vie.

En outre, l'absolutisme du Roi Soleil Louis XIV, qui fut si souvent cité comme un exemple pour l'Europe, était loin d'être absolu. Alors que l'aristocratie tomba dans la décadence en vivant sous le contrôle royal à la cour de Versailles, une nouvelle noblesse composée de hauts fonctionnaires s’empara des rênes du pays sans être contrôlée par le souverain. A la fin du règne de Louis XIV, la dette nationale s'élevait à trente fois les recettes fiscales ! Et ce n'était que le début de la crise de la dette…

Pas même les tentatives infructueuses de la Troisième République pour obtenir des bouleversements sociaux avec l'aide de la presse n’ont ouvert les yeux aux élites françaises. Pas même l’effondrement du pays en 1940 n’a été, d’une quelconque manière, attribué aux expériences sociales coûteuses du Front populaire, mais tout simplement aux divisions blindées d’Hitler. Plus tard, la défaite contre les mouvements de libération dans les ex-colonies fut imputée aux Américains. Aujourd'hui, l'Allemagne et l'UE seraient la véritable cause de la déroute économique du pays.

L'exemple de la Révolution française a développé, selon l'historien Michel Vovelle, une matrice pour un changement durable des mentalités. Après elle, il a fallu des ruptures et des catastrophes profondes afin d'ancrer de nouvelles lignes directrices dans la culture politique. C’est pourquoi la Nation et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen sont des valeurs fondamentales pour les Français et leurs élites. Mais la disponibilité au changement et la pensée constructive qui lui est associée, n’en fait pas partie.

Berthold Seewald

Notes du traducteur

(1) Nullement contrit de la politique économique désastreuse dont il porte l’entière responsabilité, le président, bravache, a dit qu’il allait demander à nos partenaires un « changement de direction au sein de l’Europe. » Est-ce de l’arrogance ou de l’inconscience ? Certains commentateurs ou constitutionalistes plaident pour qu’il finisse son mandat, car pas plus le Front national que l’UMP ne seraient en mesure de le remplacer au pied levé. Est-ce vraiment le cas ? La question mérite d’être examinée avec le plus grand soin car la France ne peut pas se permettre de perdre encore trois ans. Son règne languissant ressemble à celui de Louis XVI…Serions-nous en 1788 ? Tout le laisse malheureusement supposer pour ceux qui ont encore une mémoire historique.

(2) Les statistiques françaises ne sont pas fiables. Il vaut mieux regarder celles d’Eurostat ou de nos partenaires européens pour se faire une idée du désastre. Confer l’article de Pierre-Antoine Delhommais.

(3) Berthold Seewald les avait évoqués dans un article du 28 novembre 2013 : « Cinq raisons pour lesquelles la France ne peut pas se réformer. » J’avais traduit son texte sur le site de Claude Reichman. Les germanophones peuvent le retrouver sur la toile : http://www.welt.de/122330579  

(4) Martin Schulz, le candidat social-démocrate allemand à la présidence de la Commission européenne, avait inséré dans son programme électoral l’instauration des euro-bonds. Il y a partout des traîtres à l’orthodoxie budgétaire !

(5) La devise de Guizot est perçue ainsi : « Enrichissez-vous sur le dos de vos voisins d’Outre-Rhin. »

(6) De combien de « réformes de l’Etat » avons-nous dû entendre parler de la part de politiciens inaptes et sans scrupules, dans notre pauvre existence de contribuable ruiné aujourd’hui par son train de vie dispendieux ?


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